dimanche 9 octobre 2011

Une histoire d'amour entre lui et moi (3)

Mon troisième vélo, un dix vitesses de gars (plus facile à obtenir), un Raleigh britannique, un beau jaune or, acheté au Canada, chez Sears, je ne l’ai gardé que quelques mois. J’ai 21 ans, je termine ma première année d’enseignement. Je dois rejoindre quatre étudiants qui visitent l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande depuis un mois. Eux, ils ont acheté leur vélo là-bas, mais moi, pour être en forme quand j’allais les rejoindre, fin juin, une bonne année après avoir vendu mon vélo rouge, j’achète le mien avant mon départ et je réussis à pédaler quelques jours à peine, certains samedi de juin. 

À l’aéroport de Dublin, je prends possession de mon vélo et de mon sac à dos. Finalement, mon avion arrive la veille de notre rendez-vous. Pas d’ordinateur, pas de cellulaire à cette époque, mais je sais mes amis à l’auberge de jeunesse. Sac sur mes épaules, j’enfourche mon vélo après lui avoir remis le guidon et la selle bien en place, plus ou moins bien ajustés. Une heure plus tard, éreintée, fatiguée, les fesses en feu, le dos en compote, je décide de prendre un taxi. Pas évident de rentrer un vélo dans les taxis noirs. Le chauffeur me conduit à l’auberge de jeunesse. Personne. Je me couche sans trop d'inquiétude. Le lendemain matin, j’hésite entre retourner à l’aéroport avec mon vélo, ou sans. Finalement, plus en forme que la veille, malgré le décalage horaire, je décide de parcourir la dizaine de kilomètres qui me séparent de l’aéroport. 

Mes amis m’y attendent. On s’explique : il y a deux auberges de jeunesse, ils étaient à l’autre, plus au nord. Quand ils me voient mettre mon sac à dos… sur mon dos, ils n’en reviennent pas. « Et un porte-bagage, ça sert à quoi, me lancent-ils à l’unisson. T’imagines-tu vraiment que tu vas pédaler dans les côtes d’Irlande et du Pays de Galles avec 15 livres sur le dos? » Rouge de gêne, je me trouve tellement idiote que jamais, je n’oublierai la leçon. Encore aujourd’hui, 40 ans plus tard, quand je regarde certains cyclistes avec leur sac à dos sur les épaules, j’ai envie de m’arrêter et de leur dire « Et un porte-bagage, ça sert à quoi? » 

Après trois jours de visites et d’achats dans Dublin, nous partons en train, vers Galway. La véritable épreuve commence pour moi. Je suis bonne dernière à chaque village. J'ai mal partout. Nous plantons nos tentes dans un champ, sur une plage, sur les hautes falaises de Moher. Les murets de pierre s’alignent dans les vastes étendues vertes d’humidité constante et de pluies quasi quotidiennes. Au pub, où nous arrêtons presque chaque jour, je me familiarise avec la Guiness que je trouvais imbuvable à mon arrivée et dont je ne peux plus me passer après la première semaine. 

Au bout de dix jours, je n’ai plus mal nulle part et je pédale allègrement sur les petites routes de l’Irlande. À Rosslare, nous traverserons le canal Saint-George, vers le montagneux pays de Galles. Très montagneux. Routes très tortueuses. Quand on descend et qu’on a un élan pour l’autre versant, c’est bien, mais quand on décide de coucher dans la vallée et que le lendemain, il faut monter… les dix vitesses ne suffisent pas. On marche et on pousse. 

Une fois à Londres, mes quatre amis doivent rentrer. Ils essaient de vendre leurs vélos pourtant achetés à Londres, on ne leur en donne presque rien. Ils décident de les rapporter au Canada. Essayez d’entasser quatre vélos et quatre personnes, cinq en fait parce que je veux les accompagner au moins jusqu’à l’aéroport, en plus de leurs bagages? Les chauffeurs de taxi ne veulent pas, il faut payer un supplément et finalement, trois taxis arrivent tout juste à l’heure à l’aéroport. À peine le temps des dernières embrassades et voilà mes amis partis. Je me retrouve seule, après plus d’un mois d’aventures. 

Avant de partir, je m’étais dit, tant qu’à être en Europe aussi bien me rendre à Paris. Sauf que je ne savais trop si j’irais à vélo. Or, pendant que mes amis essayaient de vendre le leur, le mien, un Raleigh fabriqué en Angleterre, mais pourtant acheté au Canada, vaut son pesant d'or. On m’en offre plus que je l’ai payé. J’accepte. C’est donc en train que je me rends à Paris et c’est à pied que je visite la Ville lumière avant de rentrer à la maison. Sac sur mon dos et sans vélo.

L'histoire d'amour cette fois, ne fut pas avec mon vélo, quoiqu'il fut à la hauteur: pas de crevaison, pas de rayons à changer! Non, non, pas un de mes amis non plus, quoique... Non, avec l'Irlande!

(photo empruntée à Google (lien>>>) parce que je n'ai plus les diapositives prises à cette époque)

10 commentaires:

Julie a dit…

C'est un beau billet, Claude. À travers ton récit, je revoyais des paysages coups de coeur. Du camping sur les Falaises de Moher. Ce devait être venteux! L'Irlande à vélo, ce doit être magnifique, indeed!

ClaudeL a dit…

Comme c'était surtout un récit pour le vélo, je n'ai pas nommé tous ces petits villages si charmants. Sur les "cliffs of Moher", nous nous étions abrités derrière la tour O'Brien. Je ne sais pas aujourd'hui si les campeurs peuvent camper aussi librement qu'en 1971.

Julie a dit…

ClaudeL: Il y a 10 ans, il me semble que le camping sur les Cliffs of Moher était défendu. Ce devait être spécial de traverser le Burren à vélo. Mon coin préféré de l'Irlande est le Connemara. Je l'ai plutôt visité en voiture (avec de nombreux arrêts). Je ne suis pas trop type vélo (surtout lorsqu'il y a des côtes). Mais, à vélo, vous devez avoir découvert des paysages majestueux.

ClaudeL a dit…

Il a fallu que j'aille voir où se situe le Burren, parce que tu comprendras que ce voyage en Irlande date de 40 ans!!! Dans mes notes, il est écrit que j'ai traversé la ville de Ballyvaughan, mais je ne me rappelle pas précisément avoir traversé des terrains rocailleux. Je me souviens des champs verts, des longues clôtures de pierres, de petits villages, des pubs (derrière lesquels il nous est arrivé souvent de coucher), des joues rouges des Irlandais, des fontaines centrales où je me lavais la tête. Je suis restée au sud, mes amis eux avaient pu visiter le nord en mai.

En cherchant d'où venaient mes ancêtres (les comtés pauvres de Roscommon et Leitrim) j'ai vu (sur Internet) une tout autre image de l'Irlande.

J'aimerais bien y retourner (en auto, c'est certain, pas en vélo), mais avec quelqu'un qui parle anglais.

Venise a dit…

C'est curieux combien les histoires de gens en vélo c'est passionnant. Il arrive toujours plein de choses. Je suis contente que tu aies vendu ton vélo à bon compte. Et Paris, à pied, était à mon avis une bonne décision. Il me semble que le vélo, ça se prend mieux en gang !

Prospéryne a dit…

Reçu hier parmi mes nouveautés, Les têtes rousses de Claude Lamarche... Ça y est, c'est en librairie!

ClaudeL a dit…

Venise: Le voyage en Irlande fut bien ma seule expérience de vélo en groupe. Je suis plus du genre solitaire ou à deux. Paris, à pied, tu as bien raison, même quand j'y suis retournée en auto, j'ai laissé celle-ci au garage.

Eastman en vélo, c'aurait été très bien... au village!!!

ClaudeL a dit…

Prospéryne: yé. Et merci d'avoir pris la peine de m'en avertir. Faudrait bien que je fasse un billet sur le sujet, je me suis contentée de Facebook hier.

Une femme libre a dit…

Se mettre en forme en seulement dix jours, c'est pas mal rapide. La jeunesse a dû aider! ;o)

ClaudeL a dit…

À une femme libre: oui, à 21 ans, et obligée de rattraper quatre personnes qui pédalent depuis un mois sur les routes d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande, oh! que oui, je dirais qu'en une semaine, j'avais les fesses et les cuisses en compote mais après, j'étais à leurs côtés et non derrière!